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Et la clarté a traversé la nuit comme une étoile filante et puis ce fut la nuit et le silence.

Certains événements paraissent arrêter le temps et coaguler le fleuve de nos existences. Étrange, comme tout semble s'être figé. Au cœur de l'été, l'élan printanier a rencontré le feu de l'automne pour nouer un dialogue vivant... pour s'interrompre soudain en se heurtant... en se heurtant à quoi ? Il faut revenir encore une fois aux vers de Rostand et à la mort de Cyrano :
« Tiens, tiens ! -- Ha ! ! les Compromis, les Préjugés, les Lâchetés !... »
Il faut toujours faire face aux préjugés, dans son art, comme dans la vie... Être un homme d'un autre temps dans un monde à bout de souffle, où tout ce qui paraissait jadis humain et normal, est tourné en dérision, traqué, voire même interdit... Peindre avec un pinceau n'est-ce pas le comble du ridicule pour un artiste contemporain ? Sans parler de l'amour... Toujours est-il que depuis ce jour, je me retrouve spectateur désabusé de tout ce qui m'arrive. Le poète a-t-il perdu son étoile ? Le peintre, sa muse ? L'auteur son égérie ? Dois-je réciter encore les vers de Nerval et porter le blason du Desdichado ? Non, l'étoile n'a point disparu... elle est seulement -- mais c'est quelquefois pire ! -- revenue dans le monde... dans le monde d'aujourd'hui...

« À l'exaltation du transport amoureux succède une chute dans les abysses. Rien ne prépare à ce renversement qui, pourtant est inéluctable. L'amour tient de la Foi : il est des passages au désert, des captivités dans l'exil, où la présence vivifiante n'est plus sensible que par la trace en creux que laisse son absence. Le Temple est vide, voire semble détruit, et le cœur, laissé à nu, gît dans l'ombre serrée de l'angoisse. Flux et reflux : le désir s'alimente de l'insatisfaction renouvelée et de la perte même de son ardeur. À la dilatation expansive de l'amour succède la contraction et la contrition dans l'isolement... » ( Gérard de Sorval : la Marelle )

10 JANVIER 2010

Dans un élan primesautier une de mes élèves me soumet la reproduction d'un dessin de Rubens. Une tête d'enfant aux yeux abaissés. Elle me demande : comment cela est-il possible ? Il y a tant d'amour dans ce dessin ! Par quel miracle l'artiste a-t-il réussi à exprimer cet amour ? Sur le moment, je ne sais que répondre. Ce n'est pas la maîtrise artistique, car ce dessin est aussi bien venu que les autres dessins du maître... Peut-être est-ce le choix de la pose de cet enfant. Mais surtout, évidemment, il s'agit de son fils. Un des enfants qu'il eut de sa seconde femme, la jeune Hélène Fourment qui, à 17 ans, épousait l'artiste veuf. Et effectivement, on retrouve dans les portraits d'Hélène que Pierre Paul réalise à la même époque, la même réussite d'amour et d'art !

Du coup, ma réponse me laisse insatisfait. Est-ce bien seulement le choix judicieux de la pose, se combinant avec la maîtrise technique, qui est ici en jeu ? Je cherche, au sein de mes propres œuvres, de tels exemples. Combien ai-je fait de peintures où je pourrais estimer avoir exprimé avec une telle évidence ce regard d'amour ? Peu. Quelques scènes, quelques portraits, et pas seulement d'êtres humains, mais aussi d'animaux, (des chats, bien sûr) et même des paysages... Mais combien de réussites aussi éclatantes ? Encore moins.

Ce regard posé sur la bonté profonde de mon père lorsqu'il pose avec un chat sur les genoux. Ce regard posé sur ce même chat guettant l'oiseau inaccessible perché dans le figuier en automne.

Ce regard posé sur la femme aimée au cœur de l'été mûrissant ses fruits...
Ce regard posé sur un paysage si familier qu'il semble être un prolongement de mon âme...

Je pense aussi en particulier à ce portrait à la plume où le regard du modèle croise celui du peintre et où le miracle est ici réciproque.

J'ai fait cette peinture à partir d'une vidéo en choisissant la pose par un arrêt sur image. Au moment où le caméscope a saisi ce sourire, celui qui contemplait et celle qui souriait à ce regard, ont été unis par une même communion. Fallait-il le encore l'exprimer dans une œuvre peinte et retrouver dans le présent de l'élaboration en atelier, le miracle passé. Ai-je réussi dans cette peinture ce que cette élève admirait tant chez Rubens ? Je n'en suis pas certain, mais enfin je crois que oui, un peu...
17 JANVIER 2010
Le travail d'après photo est souvent source de malentendus et victime de préjugés au sein du grand public. C'est que trop souvent hélas, l'utilisation d'une photographie est un raccourci qui, pour paraître facile, n'en est pas moins source de bien des erreurs lorsqu'il est utilisé par un débutant ou un peintre maladroit. D'un autre côté, les hyperréalistes américains ont peut-être abusé de la projection de diapositives. Mais déjà en 1926, J. G. Goulinat, dans son remarquable ouvrage couronné par l'Académie des Beaux-arts, la Technique des peintres publié chez Payot, notait ceci :
« Au risque de sembler paradoxal, je dis qu'il serait désirable que les peintres apprissent à interpréter les documents photographiques. Il me paraît certain qu'un jour viendra où l'on apprendra au peintre déjà très en possession de leur technique du dessin, à se servir d'une source aussi précieuse de renseignements. Pourquoi nous priver, si nous pouvons en garder un souvenir, des différents aspects d'un ciel nuageux, d'un mouvement de vagues ? Il est des cas où, où matériellement on n'a pas le temps de faire un dessin sérieux. Et si le meilleur des clichés ne remplace pas une séance d'après nature, une série de clichés permet de voir dans un mouvement analogue la subtilité du geste qu'il faut choisir. L'artiste ainsi fixé pourra laisser les photographies de côté, mais elles lui auront fait gagner un temps précieux. Alors ce ne sera plus considéré comme une honte de s'en servir, mais comme un point de départ pour lequel l'interprétation est de toute nécessité. Tout naturellement elle ne peut être faite que par celui qui ne se rendra pas esclave de la précision de l'épreuve qu'il a en mains. En cela, la photographie deviendra le parallèle absolu du moulage dont nul ne fait grief à Carpeaux ou à Rodin de s'être fréquemment servi. À notre époque de progrès scientifique, il semblerait puéril de ne pas donner aux artistes tous les moyens qui peuvent compléter leur métier. À eux de savoir les utiliser avec habileté et mesure, pour le plus grand profit de leur art. »
Pour moi, justement, la photographie (qu'il est bien sûr évidemment absolument nécessaire de prendre soi-même), le film ou la vidéo constitue de tels outils permettant de fixer et de recomposer un miracle fugitif que même le plus exercé aurait eu bien du mal à saisir.

9 FEVRIER 2010
Au cœur de l'hiver, alors que je songeais à vendre la maison où j'habite pour initier ailleurs une autre vie et satisfaire ainsi l'inexorable loi cyclique de notre existence, un incendie a bien failli réduire en cendres et ma vie et ma demeure. Je me suis éveillé avant d'être asphyxié par la fumée chargée de suie, juste à temps pour éteindre les hautes flammes qui déjà attaquaient les poutres. Quelques litres d'eau aussitôt versés ont eu raison du brasier. Dressant le bilan des dégâts, je me suis aperçu avec étonnement que les tableaux, accrochés près du rideau intégralement calciné et réduit à un tas informe et noir, étaient, eux, intacts. La belle comédienne n'avait point vu ses cheveux roussis et si un paysage directement exposé au feu, voyait son cadre brûlé, en revanche, la peinture, elle, était intacte ! Et pourtant le vernis qui la recouvrait était particulièrement inflammable ! Miracle ? Peut-être pas, mais signe, oui. Signe, qu'à la fin de cette année de 2009 vouée à la mort et à la destruction, demeuraient intacts l'art et l'amour intimement liés. Lorsque j'avais montré l'ébauche de cette vanité au modèle qui l'avait inspirée, cette dernière m'avait interrogé sur la présence du crâne auprès d'elle et j'avais répondu que cela évoquait « le triomphe de la beauté sur la mort. »

Et pourtant cette beauté se fanera un jour comme toutes les beautés depuis la chute d'Adam. Pourtant cet amour s'est dissipé dans le brouillard électronique que le Web a étendu sur la terre, noyé parmi les milliers d'amitiés virtuelles que les interfaces de communication enfilent comme les perles noires d'un collier de fer... Et pourtant... il demeure quelque chose... Et ce qui demeure est justement l'image peinte... triomphant même du feu dévastateur qui la menaçait ! Béatrice disparue, Dante poursuit son existence, mais l'étoile illuminera la Divine Comédie.

À l'heure où certains vieux académiciens de la révolution ne voient plus dans l'expression artistique qu'un spectacle médiatique de plus, toujours aussi naïvement destiné à déranger le bourgeois, où certains même vendent le film de leur vie en direct (alors que Proust avec cette même vie de souffrance cloîtrée nous a laissé un chef-d'œuvre et retrouvé le temps !) ces œuvres miraculées me rappellent opportunément la fonction épiphanique de l'œuvre d'art. J'ai donc reporté à un autre cycle mon déménagement. La maison et ses tableaux m'incitaient encore à demeurer quelque temps en ces lieux imprégnés, pour poursuivre l'œuvre inspirée par mon séjour ici dont toute la saveur n'a pas encore été épuisée. Adam fut chassé du paradis par le feu tournoyant brandi par les Chérubins, mais ne demeura-t-il pas longtemps encore dans sa proximité afin d'en ressentir les effluves encore proches et, immergé dans la splendeur de ce souvenir, n'a-t-il pas créé la religion primordiale ? N'a-t-il pas dessiné sur les parois de la grotte, où, transi par le premier hiver il s'était réfugié, l'image même de ce qu'il avait perdu ? Et n'en a-t-il pas cherché la lueur dans les yeux de la femme, car certes, il n'avait pas perdu Ève qui l'accompagnait hors du paradis. Mais était-ce bien si sûr ? La rupture ontologique engendrée par le péché originel ne pouvait être sans conséquence sur la relation entre l'homme et la femme. De même qu'à partir du de ce jour, l'homme n'eut plus la possibilité d'atteindre le cœur des êtres qui l'entouraient, l'univers ne fut plus pour lui que corps séparés, réseaux d'opacités où sa pensée ne rencontrait plus qu'obstacle sur obstacle, où même la chair de sa chair lui semblait soudain étrangère. Et par le chemin de l'art, il nous faut retrouver ce lieu où la parole est pouvoir, où les bêtes parlent, où l'image peinte s'anime de la vie accomplie et réalisée... Comme la peinture est douce alors et comme elle se fait créative !
Amélie Nothomb a publié récemment un livre dont le titre évoque un sujet qui m'est cher, puisque je l'évoquais dès 2007 dans une des pages de ce site : le Voyage d'hiver. Elle y rappelle avec raison qu'il n'existe pas d'échecs amoureux. Tout simplement parce qu'être amoureux est déjà en soi une grâce qui n'est pas si courante que cela. Et loin d'être un échec, c'est une réussite ! Et certainement pas un « rendez-vous manqué » comme certains pourraient le penser un peu vite ! Bien au contraire le rendez-vous est toujours parfaitement réussi et même les obstacles qui semblent empêcher la jonction de deux êtres contribuent à cette réussite ! Car même si une rencontre ne suit pas les chemins qu'on a d'abord rêvés pour elle, un autre cycle les prolongera, qu'elle aura préparé. Un couple qui ne se fait pas comme on l'aurait souhaité renforce la réalisation de ce qu'on attend. Toute beauté aimée est la promesse d'une beauté plus grande encore. Chaque défaut est la promesse d'une qualité meilleure. Chaque péché l'espérance d'une vertu supérieure.

« Ma seule ambition de musicien était et serait de lancer mon javelot dans les espaces indéfinis de l'avenir » écrivait Franz Liszt, 9 février 1874. La flèche du Sagittaire que j'envoie au Milieu du Ciel, je la lance depuis toujours et je ne suis pas mécontent des fruits qu'elle m'a accordés, même s'il faut au passage accepter tant de deuils pour vivre autant de résurrections !

9 FEVRIER 2010
Ainsi donc me voilà pour quelque temps encore, encharmé dans ce jardin, tel ce bon vieux Merlin que Viviane a planté là... pour vivre sa vie ! Il ne me reste plus qu'à rechercher dans la fluidité de la tempera, les reflets que l'ondine a estampés de ses gestes grâcieux, jadis, en un autre temps... lorsqu'elle évoluait dans la rivière, toute entière investie par la Déesse des commencements qui en elle parachevait sa métamorphose...

« Un poète de muse s'abandonne absolument à l'amour et son amour dans la vie réelle est pour lui l'incarnation de la Muse. En règle générale la faculté de s'abandonner sans retenue à l'amour a tôt fait de s'évanouir, la plupart du temps, d'ailleurs parce que la femme se trouve embarrassée par le charme qu'elle exerce sur son amoureux-poète et qu'elle s'en défend ; lui, par dépit se tourne alors vers Apollon qui, du moins, est capable de subvenir à ses besoins par des satisfactions de la vie et de l'intelligence et il renie ce qui a pu précéder ses vingt ans. Mais le poète réel, perpétuellement obsédé par la Muse, fait une distinction entre la Déesse dont il reconnaît le pouvoir suprême, la gloire et la sagesse dans l'amour de la femme, et la femme-individu dont la Déesse peut faire son instrument pour un mois, une année, sept ans ou même plus. Le propre de la Déesse est de demeurer ; et peut-être son poète aura-t-il de nouveau la possibilité de la connaître à travers l'expérience qu'il pourra faire d'une autre femme. »
(Robert Graves, la Déesse blanche)

3 MARS 2010
Vent de mars. Vent de tempête. Vent de Vendée. Vendée dévastée. S.O.S. météores. Cauchemar prophétique d'Edgar P. Jacobs ou terre en colère secouant les puces humaines ? Mais aussi signature réitérée de l'opposition entre l'ordre saturnien et la révolte uranienne. Vent de mars. Peindre au cœur du chaos. Sûreté du geste et précision du pinceau. Solidité du panneau de bois encollé. Être ici, immobile, à l'abri, dans l'atelier, et dehors, la rage des embruns salés venus de l'Ouest. Être ici, impassible, dans un présent approfondi alors que passe le grand souffle... Vent de mars jetant à bas les branches pourrissantes et les rameaux trop fragiles. Jardin dévasté où cependant déjà perce la primavera. Touches de lumière et de couleurs dans l'ocre grisaille de l'équinoxe.

Vent de mars. Grande lessive du ciel et de la terre. Tempêtes régulières et cycliques. Bourrasques du destin qui effacent traces et visages, éliminent les déchets de l'existence, balaient les fausses espérances, récurent les auges noircies de l'ego, nettoient les indignations et l'inutile cortège des émotions récurrentes, épouvantent les fausses amitiés (ah! les grands serments « à la vie et à la mort ! » clamés d'une voix théâtrale !) qui ne reposaient que sur du sable mouvant, jettent à bas les masques, découvrent à nu les vrais sentiments, révèlent les jalousies des femmes, les mesquineries des hommes, dépouillent enfin les artifices pour dévoiler la terrible vacuité des êtres...

Seule demeure la claire vision qui habite l'œil du peintre. Vision intérieure naissant à la rencontre de deux rayons.

« L'œil doit son existence à la lumière. À partir d'organes animaux secondaires et indifférents, la lumière produit pour elle un organe qui lui soit semblable, et ainsi l'œil se forme par la lumière et pour la lumière, afin que la lumière intérieure vienne répondre à la lumière extérieure. Nous nous rappelons ici l'antique école ionienne, laquelle allait constamment répétant avec insistance que le semblable ne pouvait être reconnu que par le semblable ; et nous nous rappelons aussi les paroles d'un mystique d'autrefois* qui pourraient être rendues par ces lignes : Si l'œil n'était pas solaire, Comment apercevions-nous la lumière ? Si ne vivait pas en nous la force propre de Dieu, Comment le divin pourrait-il nous ravir ? »
(J. W. Gœthe, Traité des couleurs.)**

Je me penche sur le subjectile miroir du tableau dont l'image peinte, par une évidente mise en abîme, représente un miroir posé sur une table. La bougie est éteinte. Mais la jeune servante se mire et considère. À l'école des femmes, elle découvrait alors sa vertu féminine. Elle en a usé et peut-être abusé depuis. Le temps a passé. Que reste-t-il de son élan ? Cette image peinte. La peinture est un art du souvenir. Cet acte souverain par lequel nous soustrayons au temps de l'horloge l'instant passé pour le restituer à l'éternel maintenant. Tel est la véritable abstraction dans l'art. Abstraire l'instant pour le soustraire au néant et en extraire la quintessence magnifiée. Tout le reste n'est qu'imposture.
* Jacob Böhm, Aurora : « de même que l'œil de l'homme atteint jusqu'à vaste où il a pris son origine, de même lame aussi voilà être divin en lequel elle vit. »
** On s'est longtemps gaussé de cette théorie de Gœthe s'opposant à la doctrine de Newton, la jugeant plus poétique que scientifique. Pourtant la physique contemporaine en a redécouvert la valeur et un grand physicien comme Heisenberg lui rendait hommage en 1949 dans une conférence consacrée aux doctrines de Goethe et de Newton à la lumière de la physique moderne ; et plus près de nous le physicien Henri Bortoft en a développé la profonde valeur dans son ouvrage The Wholeness of Nature.
8 MARS 2010

Aquarelle de Gabriel Marie.
J'ouvre un ancien volume de la Pléiade des œuvres complètes de Valéry. Ce livre me vient d'un héritage. Il appartenait à mon maître si estimé dont je possède encore bien des outils et qui m'initia jadis au secret du beau métier. Sur une feuille volante oubliée entre deux pages, Gabriel Marie avait inscrit au crayon les passages remarquables qu'il avait appréciés au fil de sa lecture. Je suis donc sa trace avec cette complicité qu'autorise une ancienne communauté d'âmes et je tombe sur ce passage écrit dans les années 30 :
«...Toute la vie moderne constitue, sous des apparences souvent très brillantes et très séduisantes, une véritable maladie de la culture, puisqu'elle soumet cette richesse qui doit s'accumuler comme une richesse naturelle, ce capital qui doit se former par assises progressives dans les esprits, elle la soumet à l'agitation générale du monde, propagée, développée par l'exagération de tous les moyens de communication. À ce point d'activité, les échanges trop rapides sont fièvre, la vie devient dévoration de la vie. Secousses perpétuelles, nouveautés, nouvelles ; instabilité essentielle, devenu un véritable besoin, nervosité généralisée par tous les moyens que l'esprit a lui-même créés. On peut dire qu'il y a du suicide dans cette forme ardente et superficielle d'existence du monde civilisé. (...) Aujourd'hui, les choses vont très vite, les réputations se créent rapidement et s'évanouissent de même. Rien ne se fait de stable, car rien ne se fait pour le stable. Comment voulez-vous que l'artiste ne sente pas sous les apparences de la diffusion de l'art, de son enseignement généralisé, toute la futilité de l'époque, la confusion des valeurs qui s'y produit, toute la facilité qu'elle favorise ? (...) Nous sommes surtout harcelés de lecture d'intérêts immédiats et violents. Il y a dans les feuilles publiques une telle diversité, une telle incohérence, une telle intensité de nouvelles, que le temps que nous pouvons donner par 24 heures à la lecture, en est entièrement occupé, et les esprits troublés, agités ou surexcités. L'homme qui peut consacrer une heure par jour à la lecture, qu'il la fasse chez lui, ou dans le métro, cette heure est dévorée par les affaires criminelles, les niaiseries incohérentes, les ragots et les faits les moins divers, dont le pêle-mêle et l'abondance semblent faits pour ahurir et simplifier grossièrement les esprits.(...) Tout ceci a pour conséquence une diminution réelle de la culture ; et en second lieu, une diminution réelle de la véritable liberté d'esprit, car cette liberté exige au contraire un détachement, un refus de toute sensation incohérente ou violente que nous recevons de la vie moderne, à chaque instant.»
(Paul Valéry, Regard sur le monde actuel.)
Et Valéry ne connaissait ni la télévision, ni les portables, et encore moins Internet ! Et pourtant tout est dit dans ces lignes remarquables et la situation n'a fait qu'empirer depuis...

La Seine vue par Gabriel Marie.
Curieusement ces pages de Valéry se prolonge dans le petit livre d'Yann Moix que je viens de lire -- justement dans le métro! -- « La meute » où je retrouve, dans certaines pages, un très juste constat de la dégénérescence culturelle de l'Occident... (Même si l'auteur n'aime pas le mot culture !) Ainsi ce passage lucide : « Internet ? C'est le plus grand nombre. C'est le nombre nombreux. Internet, ustensile qui donne l'impression que la meute pense. La meute ne fait qu'opiner. La meute ne nuance pas. Internet ? Ne pas oublier la signification du mot « net » : filet, toile. Internet est là pour prendre dans sa toile (qui ? la proie) et tuer. Sucer sa proie. Bal des vampires. Internet est immédiatement un danger pour la proie. La proie c'est Roman Polanski. »
Je partage la juste indignation de cet auteur bouillonnant et je n'hésiterai pas à m'affirmer « Polanskien » à ses côtés. (Je trouve cependant un peu dommage que le chapitre intitulé avec un certain humour noir "Dutrouschwitz" véhicule les mêmes lieux communs, à-peu-près et autres remarques de café du commerce que l'auteur dénonce pourtant dans le reste de son ouvrage avec tant de verve ! Avait-il donc besoin de se dédouaner lui aussi vis-à-vis de la « meute » ?)
Comme je connais mal cet écrivain cinéaste (je dois avouer que je ne regarde plus depuis longtemps les émissions télévisées : j'ai autre chose à faire que d'endosser quotidiennement ce prêt-à-porter de la pensée nulle sous prétexte qu'il y passe parfois quelque phosphène d'intelligence...), je fais une rapide recherche. Sur Internet, je trouve un texte où Moix, indigné, se plaint d'avoir vu sa page Facebook (où il possède plus de 3000 amis!) soudainement effacée sans préavis... Là aussi, je suis surpris que celui qui a su si bien dénoncer les paradoxes du net se soit fait de telles illusions sur Facebook et qu'il n'ait pas su deviner ce qui se cache réellement derrière ce site célèbre... Je ne me fais d'ailleurs guère d'illusions : ce site où je présente mon art et livre mes pensées à ceux qui veulent bien s'y attarder, pourrait du jour au lendemain être effacé de cette toile virtuelle si savamment tissée par l'Adversaire pour mieux précipiter l'ultime nigredo (c'est-à-dire l'œuvre au noir : je précise pour les analphabètes -- et ils sont légion sur Internet -- qui seraient tentés de voir dans ce terme quelque allusion raciste !!!) On ne chevauche pas impunément le tigre.. Mais voilà, comme je l'ai écrit ailleurs, ce n'est pas parce qu'une civilisation crépusculaire et totalement névrosée détourne immédiatement le bon usage de toutes les créations ingénieuses des hommes qu'il faut les rejeter. Il y a aussi sur Internet de biens nobles et nourrissantes denrées et même sur le démoniaque (et si puissant outil de manipulation) Facebook, on peut, à l'occasion, communiquer pour de vrai... (à l'occasion seulement !).
Pour revenir au livre de Moix, je note ce passage : « Le Web modifie la réalité. Il peut faire accroire que tu es important. Même si personne ne vient (ne viendra jamais) le consulter, en quelques minutes tu possèdes un site, un blog, qui te permet de te donner à toi-même (qui rêve d'être célèbre) la sensation, l'impression (erronée) que tu es sorti de l'anonymat. Ce qui est vicié, c'est que tu restes tu reste malgré tout dans l'anonymat et que tu le sais ; et finalement tu ne t'y trouves pas si mal que ça (en sortir est dangereux, c'est comme la guerre, la vraie, tu préfères les jeux sans conséquence aux hématomes de la vie réelle). Tu t'installes dans une célébrité anonyme, dont l'agrégation membre par membre, avec tes semblables célèbres et anonymes, va donner naissance, cher internaute, à une intermeute. Non à une émeute, mais à une e-meute.» (Yann Moix, La meute. Grasset.)

Il y aura bientôt trois ans que ce site a été mis en ligne. À l'origine, il s'agissait pour moi, tout en faisant une sorte de bilan de 30 ans de création, de m'aménager un espace hors du monde des galeries et des marchands. Je n'ai eu dans ce domaine que des expériences plutôt désagréables. Quant aux manifestations artistiques de type salon (qu'il soit parisien au provincial) j'en avais depuis longtemps reconnu les limites frustrantes. J'ai toujours eu du mal à trouver un espace public où ma peinture pourrait vraiment déployer les quelques qualités qui -- peut-être -- sont les siennes. J'ai même toujours eu le sentiment très net que ces peintures étaient plus à l'aise dans un espace intime que la galerie ou le salon. L'interface d'un site Internet totalement réalisé par mes soins m'a aussitôt séduit. Car il s'agit là, au fond, d'un espace privé élaboré dans le secret de sa chambre et en même temps consultable par le monde entier. Mais au début, plus qu'une célébrité anonyme, j'y voyais, d'une part un moyen de montrer à ceux qui me connaissaient (mais qui pour une raison ou une autre étaient loin de moi) l'aboutissement de mes travaux et d'autre part, d'atteindre des inconnus, ailleurs... Certes ce site n'est guère connu, mais aujourd'hui, je constate que chaque jour des visiteurs, issus du monde entier, s'attardent quelque temps sur ces pages et même parfois y demeurent une heure et plus. Et je suis même déjà pillé ! J'ai repéré certaines de mes images présentées dans d'autres sites et j'en profite d'ailleurs pour demander à ces pirates, qu'il est hélas bien difficile d'empêcher d'agir, d'avoir au moins la délicatesse d'indiquer l'adresse de ce site... D'un autre côté, cet espace est virtuel, n'est que virtuel... C'est en somme une galerie d'images photographiques et si cela ne présente aucun inconvénient, bien sûr, pour les images virtuelles qui sont présentées ici, c'est plus gênant pour les peintures dont on ne peut saisir ni la taille, ni la matière, bref, dont on ne peut capter cette aura particulière qui fait l'impact d'un tableau en feuil et en bois. Je me suis efforcé cependant de compenser cet inconvénient par la présentation thématique et le secours du verbe (textes personnels et citations.)
Ai-je réussi à rendre cet espace vivant au-delà du virtuel ?
C'est au visiteur d'en juger...

12 MARS 2010
De la solitude...
La solitude, ce n'est pas l'absence de contact, ce n'est même pas de vivre seul... La solitude s'accommode même très bien de la vie en société, en famille ou en couple, d'un vaste entregent et de 3000 amis sur Facebook... Jamais dans ce monde, on aura autant parler de communication et favoriser la communication... Et pourtant la solitude s'exaspère, s'enracine, creuse toujours plus d'abîmes et engendre violences et incompréhensions. La solitude, c'est la difficulté, voire parfois l'impossibilité, à échanger, à partager... Non par incapacité à communiquer, mais par différence de niveau.

La solitude... Un jour, dans la ville où tu es né, tu te sens étranger : ceux que tu as connus ne sont plus là, remplacés par des parvenus aux dents longues, des bobos branchés qui seront eux-mêmes vite remplacés par une quelconque racaille... Un jour, dans la ville où tu es né : tu es un exclu, un solitaire, un paria. Un jour dans le métier que tu as choisi ou dans l'art que tu pratiques, tu te retrouves seul, marginal : tes confrères n'utilisent plus les mêmes mots, n'ont plus les mêmes références, ni les mêmes aspirations... Un jour, les mots que tu utilises ne sont même plus compris ou ne signifient plus la même chose aux yeux de tes interlocuteurs ; pire : on te regarde avec horreur parce que tu emploies des mots qui ont été bannis de leur novlangue... Un jour, ta propre famille s'est volatilisée et te paraît si lointaine... Un jour, tes amis n'en sont plus. Ils ont été contaminés par le prêt-à-penser. Ou peut-être que tu te trompais depuis toujours sur ce qu'ils étaient... Un jour, celle que tu as aimée et avec qui tu as partagé tant de moments de bonheur et de complicité, n'est plus la même. Celle que tu croyais libre et indépendante a regagné la prison collective. On l'a changée. Elle a pris les tics de pensée et le langage d'un nouveau milieu qui a fait d'elle un clone et vous n'avez plus rien à partager.

Un jour, ton pays a changé. Une nouvelle population s'y est installée et tu es devenu un étranger parmi eux, voire un ennemi, le survivant accusateur d'un passé de splendeur qu'il faut abattre. La solitude... Un jour, tu découvres que le savoir et l'expérience t'ont isolé chaque jour davantage des autres hommes. Tu aperçois que l'échange ne se fait plus dans les deux sens. Tu connais toujours plus les mécanismes qui les mènent, mais eux te comprennent de moins en moins. Ce que tu peux leur donner, très peu peuvent le recevoir... Un jour, tu t'aperçois que depuis longtemps tu as choisi le chemin le moins fréquenté... « L'un des thèmes les plus poignants des Évangiles est le sentiment de frustration que ressentait le Christ en sachant que personne ne pouvait le comprendre. Même ses disciples. Les plus sages le suivaient mais étaient incapables de le rattraper. Il se retrouvait totalement seul, tout Son amour ne pouvant pas le décharger de ce besoin de les diriger en les précédant. » (Scott Peck, le Chemin le moins fréquenté.)

Un jour, tu ne te reconnais plus toi-même. Ce qui t'aurait abattu auparavant ne fait plus que t'effleurer. Ce qui ne te touchait guère, te meurtrit profondément. Un jour... tu te sens vraiment seul...

Mais là est une présence. La Présence qui est aussi ta présence à toi-même. Un jour, tu découvres que tu n'as jamais été seul, et que tu cherchais la communion là où tu ne pouvais la trouver.

PENSEES & CRITTIQUES
Passant, si tu t'es attardé sur ces pages, ne les quitte pas sans laisser l'empreinte de ton passage, par quelques mots ou un simple signe, sur le livre d'or.

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