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Journal d'un peintre

LAC D'AMOUR

Chevelure rassemblée
Courbes et jointures

(Le Chignon, aquarelle.)

Drapés et plis aux yeux d'ombre
Fils du téléphones ou mails invisibles

(La Sieste, lavis à l'encre sépia.)

(Communication intime, lavis à l'encre sépia.)

Branches enchevêtrées.
Rameaux entrelacés.
Écorce noueuse d'un tronc.

Cheveux noués ou dénoués.
Mèches enlacées d'un ruban.
Queue-de-cheval ornée d'un poisson.

Poignet orné d'un ruban d'or.
Corsage fermé d'un nœud d'argent.
Boucles d'oreille. Chaînettes et colliers.

Autant de liens et d'attaches
De nœuds énigmatiques à déchiffrer.

Lac d'amour...
Fil subtil qui au centre nous relie
Dans le même temps qu'il crée l'oubli...

 « Ces cheveux, ces liens, dont mon cœur tu enlasses,
Gresles, primes, subtils, qui coulent aux talons,
Entre noirs & chastains, bruns, deliez & longs,
Tels que Vénus les porte, & ces trois belles Graces,
Me tiennent si estrains, Amour, que tu me passes
Au cœur, en les voyant, cent pointes d'aiguillons,
Dont le moindre des nœuds pourroit des plus félons
En leur plus grand courroux arrester les menaces.
Cheveux non achetez, empruntez ny fardez,
Qui vostre naturel sans feintise gardez,
Que vous me semblez beaux ! Permettez que j'en porte
Un lien à mon col, afin que sa beauté,
Le voyant prisonnier lié de telle sorte,
Se puisse témoigner qu'elle et sa cruauté. »

(Ronsard, Sonets pour Hélène.)

Avril 2008

Un petit vasistas, laisse tomber une lumière paisible sous laquelle j'ai placé la planche à dessin avec son papier tendu recouvert d'un encollage pour la tempera. Et tout près de moi sont rangées bien d'autres planches : œuvre en cours, œuvre inachevée, œuvre que peut-être aucun œil ne verra jamais parce que je la garderai par devers moi ou parce que je n'aurai pas su la conduire à bonne fin. Mais est-ce si important ?

Age quod agis.

Et ici, faire, c'est dessiner ce sillon de plomb que la mine de crayon imprime dans le gesso immaculé. Le but n'est-il pas déjà tout entier dans cet instant qui nous y mène ?

Dehors, résonne une petite clochette.
 Là-bas, dans un jardin proche. Un jardin clos, mais cependant familier. Le vent, régulièrement, la fait tinter.
 Comme un rappel. Rappel de soi qui passe par le souvenir.
 Dans la pièce, doucement, se lève et s'épanouit en cantique la Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt. Clavier orant, hymne solitaire et pourtant chant d'invisible communion.

« D'où me vient , ô mon Dieu, cette paix qui m'inonde

D'où me vient cette foi dont mon cœur surabonde, se demandait Lamartine. »

C'est le moment de peindre la belle absente.

Baudelaire écrit dans ses petits poèmes en prose :

« malheureux peut-être l'homme, mais heureux l'artiste que le désir déchire ! Je brûle de peindre celle qui m'est apparue si rarement et qui a fui si vite comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu'elle a disparu ! »

 Le peintre doit alors se rappeler les traits à peine entrevus. Les amoureux d'autrefois conservaient sur eux un petit médaillon, une image peinte sur ivoire qui n'était point toujours ressemblante et qu'ils raccordaient tant bien que mal à leurs souvenirs.
 Aujourd'hui nous avons l'image numérique, la vidéo et l'arrêt sur image qui nous permettent de découvrir dans une réalité, dont l'instant passe si vite, des trésors de beauté. Ainsi dans ce visage penché pour écrire à la lueur d'une bougie...

Pourtant restituer l'image d'un visage qui n'est plus devant soi, n'est-ce pas jouer avec une certaine douleur ? Celle-là même qui jadis avait écrasé Schumann sous le poids de sa terrible évidence : comment être sûr de retrouver l'autre au-delà de toutes ses métamorphoses ?
 Schumann, Liszt ont connu eux aussi, cette mort liée à l'amour et à la séparation. N'ai-je pas, mille et une fois, senti leur tenaille depuis mon enfance ? Mais il n'y a aucune douleur associée à ces traits que la mine esquisse. Impossible de créer dans la vraie souffrance. Mozart le savait bien qui, au moment où la mort physique s'emparait de son corps, ne put achever son requiem. La souffrance paralyse. Son expression artistique ne peut se faire une fois la douleur apaisée ou transmuée.

La clochette tinte encore et toujours.
 Et le thé vert infuse doucement dans une tasse cannelée de pastel et de jade.
 Alors je puis peindre la beauté dans la sérénité du souvenir. Car rien ne pourra jamais séparer mon âme de ces instants où elle butinait le bonheur.

Telle est la peinture.

(Le Prélude de Chopin, huile sur bois.)

(Lac héraldique, gouache.)

(La Fin de l'été, tableau virtuel.)

« Que peu de temps suffit pour changer toutes choses.
Nature au front serein, comme vous oubliez
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses
Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés. »
(Victor Hugo, Tristesse d'Olympio.)

(Nœud héraldique, encre et gouache.)

Le concept de liberté est répétitivement exposé positivement en termes de motion à volonté et négativement en termes de relâchement des liens, nœuds ou lacets. En sanscrit, être indépendant est exprimé par le terme significatif sva-tantra, être son propre fil ; si nous connaissons notre Soi, nous ne sommes pas, alors, le nœud, mais le fil sur lequel est fait un nœud...

 (Ananda K. Coomaraswamy)

LE BOIS DU VEUF PENDU

 

 

Lac d'amour
© 2010 août 2007