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VOL 447 HOMMAGE A VERONIQUE GAIGNARD Cette page rend hommage à une amie portée disparue le 1er juin 2009 avec les passagers de l'Airbus A330 du vol 447 Rio de Janeiro-Paris.
C'était un lundi après-midi, à l'atelier de peinture de la place Parmentier à Neuilly. L'heure de la pose et du thé convivial. La porte s'est ouverte et un visage avenant est apparu. Une jeune femme aux longs cheveux bruns, vêtue d'un tailleur élégant, souriante et sémillante. Elle venait se renseigner pour connaître les horaires et les conditions d'inscription aux Ateliers d'arts plastiques de l'A.U.A.N. Elle était enthousiaste et impatiente de commencer à peindre. C'était en 1999. Lorsque la porte s'est refermée, j'ai eu le sentiment que cette nouvelle venue ne serait pas une élève ordinaire, mais qu'avec elle, quelque chose de nouveau était entré au sein de notre association.
Cette charmante hôtesse de l'air -- elle était alors chef de cabine à Air France -- me fit bientôt découvrir tout ce que nous partagions : une peinture sensuelle et sensible, une grande connaissance des arts -- elle avait fait l'École du Louvre l'époque où j'étais en histoire de l'art à l'université -- l'attrait pour les doctrines ésotériques -- elle suivit un temps l'atelier d'astrologie que j'animais au sein de la Librairie du Miel de la Pierre à Paris -- et enfin la passion de la musique...
Après avoir chanté au sein de la chorale d'Air France, Véronique étudia en soliste. Je me souviens d'un après-midi où elle m'avait convié dans son appartement, à une audition des élèves qui suivaient avec elle le cours de chant d'Irène. C'était la première fois que je l'entendais chanter et incontestablement, sa voix de soprano léger se distinguait parmi toutes ces voix d'amateurs. Je me souviens aussi d'une soirée passée au restaurant de la Truffe Noire tenu à l'époque avec talent et convivialité par Jenny Jacquet où Véronique avait chanté en s'accompagnant simplement d'une bande enregistrée sur un radiocassette.
Véronique a partagé bien des moments de la vie de nos ateliers et de notre association. Elle suivait plusieurs cycles de conférences et venait très régulièrement peindre à l'atelier. Là, elle tenait une place discrète, mais si chaleureuse ! Et paradoxalement, cette Véronique douce et presque effacée, était aussi une star en puissance que son apparence élégante et sexy laissait deviner. Elle qui doutait toujours de la qualité de son travail et qui ne se mettait jamais en avant, elle que tous appréciés pour sa gentillesse et sa discrétion, avait aussi un réel besoin de se montrer en public et de faire rayonner la diva qui sommeillait en elle. Ainsi très vite, je proposais de compléter notre récital annuel de piano par un récital de chant. Et puis Véronique et Pascal entreprirent de donner des concerts, non seulement à Paris, mais également en province.
La diva d'Air France était née...
Mercredi 3 juin. J'appelle sur son portable. J'entends la voix enregistrée de Véronique. Cette voix unique, un peu rauque et si sensuelle. D'où me parvient-elle ? Elle est nimbée d'un grésillement. Émane-t-elle du gouffre ? Du fond de l'océan ? Depuis cette cordillère sous-marine dont l'abysse s'enfonce jusqu'à 6000 m ? Plus tard, j'apprendrai que Véronique n'avait probablement pas emporté son portable, mais communiquait avec un mini téléphone mobile qui lui avait été offert tout récemment. Qu'importe ! Cette voix ! SA VOIX ! Enrobée par ce brouillard électronique, elle vient d'ailleurs. De là-bas ! De l'inconnu, où soudain elle a basculé toute entière, ce lundi de Pentecôte, alors que la Lune conjointe à Saturne dans le signe de la Vierge, appliquait à l'opposition d'Uranus et que l'Airbus A330 pénétrait dans ce fameux "pot au noir". Depuis, les bulletins d'informations n'ont pas cessé de pleuvoir sur l'écran de mon PC. On a parlé de foudre... Et j'ai songé aux langues de feu de la Pentecôte l'emportant dans leur grâce sanctifiante... Depuis bien des hypothèses ont été émises. Certains ont accusé des nappes de méthane remontant à la surface... D'autres un tir de roquette ou un simple bug informatique. D'autres encore n'ont pas manqué d'évoquer le triangle des Bermudes... et les OVNIS ! Je me souviens d'une des toutes dernières fois où j'étais avec Véronique au cours de ce mois de mai. A propos du récit d'un pilote de ligne que nous commentions, elle avait évoqué le témoignage d'amis confrontés à une étrange apparition lumineuse...
Rencontre avec un objet inconnu venu d'ailleurs ou panne fatale au sein des turbulences, ce jour-là fut celui de la rencontre avec l'Absolu. La diva d'Air France s'est envolée vers la lumière...
Véronique avait dorénavant choisi de vivre intégralement cette vie de création. Air France et l'avion, ce n'était plus maintenant les exigences d'un métier, l'obligation de gagner sa vie, c'était devenu le simple plaisir de voyager. Les drames, les détournements et les catastrophes aériennes, elle les avait côtoyés de près ou de loin durant sa carrière, mais elle était passée au travers de tout cela. Ce lundi de Pentecôte où elle s'envolait en touriste, elle a rencontré son destin. Ces dernières années, je dressais ces révolutions solaires régulièrement et pourtant cette année, je ne l'ai pas fait. Pourquoi ? Mais aussi pourquoi l'aurais-je fait ? On interroge quand on vit dans l'angoisse de l'avenir. Véronique depuis le printemps me paraissait enfin s'épanouir et rayonner dans sa vie privée et dans son art. Je n'avais pas besoin de découvrir cette redoutable conjonction de Mars et d'Uranus en opposition à Saturne dans l'axe II/VIII, l'axe de la mort... Elle s'est envolée avec 227 autres âmes prédestinées, en ignorant l'existence de cette menace et c'est bien ainsi.
Véronique aimait parler avec moi de tout ce qui nous dépasse et qui demeure inexpliqué, pas seulement les arcanes de l'astrologie ou les phénomènes ovnis, mais surtout la mort et son mystère. C'est ce que j'aimais chez elle : cet amour sensuel de la vie, cette façon qu'elle avait de jongler avec les couleurs, les sons et les saveurs, mais aussi cette part saturnienne, cette mélancolie divine qui l'habitait mezza voce et qui nous rapprochait, cette insatisfaction des choses de ce monde qu'elle cachait pudiquement derrière ces décolletés resplendissants.
On ne lit plus guère Virgile aujourd'hui. Et pourtant celui qui enchanta Berlioz, pas toujours de profondes leçons à nous donner. Durant les semaines qui ont suivi la tragédie, où sur l'écran de mon ordinateur tombaient chaque jour les bulletins laconiques d'alerte de Google, retraçant les recherches des débris et des corps dans l'océan, pourquoi ai-je soudain pensé à Palinure, le pilote d'Énée évoqué par le grand poète latin dans l'Énéide. Le tragique destin de Palinure est conté dans le champ VI de l'épopée, qui voit Énée, le héros troyen, descendre aux enfers. « Voici que s'avançait le pilote Palinure, qui naguère, dans la traversée de la mer de Libye, était tombé de la poupe en observant les constellations, et avait disparu au sein des ondes. À peine eut-il reconnu dans l'ombre épaisse son ami affligé, qu'il lui adresse le premier la parole : « Lequel d'entre les dieux, Palinure, t'a ravi à nous et plongé au sein de la plaine liquide ? Dis-le, réponds. Car Apollon qui jamais ne s'était trouvé me tromper auparavant, s'est joué, cette fois seulement, de ma crédulité en me répondant et en me prédisant que tu n'avais rien à craindre de la mer et que tu parviendrais aux confins de l'Ausonie. Est-ce ainsi qu'il tient sa promesse ? » Palinure répond : « non, le trépied de Phébus ne t'a point trompé, fils d'Anchise, mon chef et un dieu ne m'a pas plongé dans la plaine liquide. Car le gouvernail, dont tu m'avais confié la garde et auquel je me cramponnais pour diriger votre marche, se rompit par hasard sous une violente secousse ; précipité, je l'entraînais avec moi. Je jure par les mers houleuses que je n'ai pas eu si peur pour moi que pour ton navire, qui, dépouillé de ses armes et privé de son pilote, pouvait ne pas résister à un tel soulèvement des ondes. Durant trois nuits de tempête, le Notus déchaîné parmi l'immensité de la plaine liquide me porta sur l'eau ; à peine le quatrième jour naissait-t-il que, soulevé dans l'air, au sommet d'une vague, j'aperçus devant moi l'Italie. Je nageais m'approchant peu à peu de la terre ; déjà j'étais en sûreté, si des gens barbares, me voyant, avec mes vêtements humides, alourdi, essayer de saisir avec mes mains crispées les aspérités saillantes d'un promontoire, n'avaient fondu sur moi le fer à la main, dans l'espoir trompeur d'un butin. Maintenant je suis la proie du flot et les vents me tournent retournent sur le rivage. C'est pourquoi, je t'en prie, par la douce lumière et par les brises du ciel, par ton père et par l'espoir que te donne Iule en grandissant, tire moi, ô héros invaincu, de cette misère : ou bien jette de la terre sur moi, tu le peux, et cherche le port de Vélia, ou bien, s'il y a quelque moyen, si la déesse ta mère t'en indique un (car ce n'est pas, je crois, sans la volonté des dieux que tu te prépares à traverser un si grand fleuve et le marais du Styx), tend la main un malheureux et emporte-moi avec toi à travers ses ondes, pour qu'au moins dans la mort je repose en une demeure paisible. » (Virgile, l'Enéide, chant VI) On aura remarqué l'importance avec laquelle Palinure explique à Énée combien les prédictions n'ont pas menti et comment le destin s'est accompli. Pour les Anciens, vaine est la lutte contre le destin qui sera si chère à Beethoven. La liberté n'est pas dans le refus, mais dans l'acceptation. Véronique a-t-elle eu le pressentiment de sa disparition et a-t-elle accepté d'avance son destin ? Je me souviens qu'un jour elle avait évoqué l'idée qu'elle quitterait ce monde avant le seuil de la vieillesse et je me suis longtemps interrogé sur le sens de ces paysages lunaires qu'elle s'était mise à peindre soudainement peu avant son envol, sur la méticulosité un peu distante avec laquelle elle avait acheté son ultime triptyque ; tel un voyageur qui met en ordre ses affaires avant de partir...
Et je me suis interrogé aussi sur la beauté détachée de son dernier concert... Oui, avait-elle eu ce pressentiment mêlé d'accomplissement qui fait dire à Énée ce vers magnifique : « omnia praecepi atque animo mecum ante peregi. » (J'ai tout anticipé et dans mon âme, intérieurement, j'ai tout mené jusqu'à son terme.)
Où es-tu Véronique ? Où es-tu Véronique ? Ces derniers temps, tu ne peignais plus ces femmes sensuelles qui reflétaient ton image...
...mais d'étranges paysages nocturnes, des cités imaginaires baignées par la clarté de la Lune... Quel était-ce nouveau monde que tu explorais ? Ce triptyque étrange et nocturne, que tu as achevé à l'atelier du lundi, quelques jours avant ton départ, en témoigne... Degrés mystérieux d'une initiation lointaine... Le cube, la pyramide, l'obélisque et la sphère de la lune... La lune, séjour traditionnel des âmes, lieu de passage, la Voie des Ancêtres de la tradition hindoue... et derrière ce ciel bleu et profond : l'océan atlantique et l'ESPACE confondus...
Où es-tu Véronique ? Moi, je suis assis à la table du jardin et les oiseaux, mes chers théologiens, discourent avec clarté. Certains se chamaillent - en vérité ils imitent les hommes et tournent en dérision leur ignorance. Les moineaux s'écrient : " c'est injuste ! elle n'aurait pas dû mourir ainsi ! pas si jeune ! c'est atroce ! Dieu n'a pas pu la rappeler ! C'est l'horreur totale ! " Qui sommes-nous pour décréter ce qui est juste et ce qui est injuste ? Qui sommes-nous pour connaître les desseins de Dieu ? Et si cela ne devait pas être, cela n'aurait pas été ! Cela devait arriver. La preuve ? C'est arrivé. C'est ainsi. C'EST. Et la Volonté de Dieu est toujours ce qui est. Tout le reste n'est qu'élucubration du mental. Reste seulement le chagrin de chacun de tes amis et l'expérience indicible que tu vis... Oui, où es-tu Véronique ? Et si c'était moi le plus malheureux et que le bonheur de ce jardin où j'écris ces lignes n'était rien, face à l'extase qui t'attend, là-bas, au-delà du tunnel ascensionnel, par-delà cette lune maternelle dont l'éclat te fascinait quelques jours avant ton départ ? Où es-tu Véronique ? Moi, je bois tranquillement ce thé que tu m'as offert de Hong-Kong, un de ces thés verts que j'apprécie particulièrement et que tu avais plaisir à me rapporter de tes voyages en Chine et au Japon, dans un de ces comptoirs de Hong-Kong ou de Tokyo que je ne visiterai peut-être jamais... Encore mille fois merci : je vais faire durer ma réserve pour les partager encore avec ton souvenir... Où es-tu ?
Je me souviens de cette petite fille que tu as peinte... soulevant l'entrée voilée d'une vieille demeure pour y surprendre un mystère interdit... As-tu levé le voile sur l'Inconnu, l'Indéchiffrable, l'Impénétrable, lorsque soudain s'est désintégré l'avion qui t'emportait avec tes compagnons de céleste aventure ? Disparition, dislocation, explosion, déflagration, submersion... saurons-nous jamais pourquoi ? Restent ces pauvres épaves que l'armée repêche à la surface des eaux houleuses, ces corps qui n'en sont plus - un corps sans âme n'est plus vraiment un corps, c'est une enveloppe témoin, chrysalide abandonnée par le papillon libre de voler - ces identités judiciaires à retrouver, quand la véritable identité est une conscience nouvelle. Mais toi, même si tu t'attardes encore un peu à contempler avec amour cette dernière scène du film, peut-être sens-tu déjà en toi cette nouvelle capacité à recréer le monde et la vie... Reste ton regard d'enfant penché sur ce bocal aux poissons, ce petit monde aquatique, cette bulle dans l'espace, ce regard curieux et émerveillé qui trouvera toujours son chemin à travers les passages les plus périlleux, dans la succession des morts et des naissances.
Où es-tu Véronique ?
Regarder et écouter Véronique en concert Si vous souhaitez voir d'autres photos de Véronique et de ses œuvres, en savoir plus ou laisser un message d'amitié à ses proches, rendez-vous sur son site :
MARDI 1er JUIN 2010 LE SILENCE DE LA MER C'était il y a un an. Déjà. Il me plaît que la disparition de Véronique soit associée à ce mystère impénétrable, à ce grand silence de l'océan anthropophage qui demeure l'ultime réponse dépassant toutes les sordides querelles d'intérêts, sublimant tous les deuils et tous les chagrins.
Tchouang tseu répondit : à l'air je serai dévoré par les corbeaux et les milans ; sous terre, je le serai par les fourmis. Quelle partialité que de vouloir priver les uns au détriment des autres ! » (Tchouang tseu, chapitre 32).
Méditation, tempéra à l'œuf Une amie commune, Brigitte, présente, ce matin du 1er juin 2009, dans un vol se rendant à Rio, me rappelait récemment qu'au moment où son avion croisait l'itinéraire du vol 447 revenant de Rio, alors que les lumières s'éteignaient, on annonça qu'une lumière dans le ciel avait été aperçue sur laquelle les passagers ne reçurent plus aucune information...
Ultime peinture de Véronique Gaignard (détail) Je peux aussi l'imaginer franchissant la sphère de la Lune dans ce ciel de lapis-lazuli qu'elle avait peint dans sa dernière oeuvre, irrésistiblement attirée, exhaussée autant qu'exaucée et qu'à cet instant précis, elle a perçu LE GRAND SILENCE semblable à l'éclatante lumière que chaque âme rencontre au moment du passage. Puisse-t-elle maintenant, dans le lieu où elle se trouve, être à même d'aller s'ébattre à l'Origine de toute chose... (Tchouang tseu) * Voir à ce sujet à la page Voyage des âmes, l'hommage à Véronique écrit au moment de la tragédie.
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| Vol 447 |
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| © 2010 août 2007 |